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sábado, 1 de agosto de 2026

Promenade sentimentale à travers les rues de la mémoire

 

 

"Les rues de l'enfance sentent la nostalgie. Notre mémoire est pleine de portes entrouvertes où règnent fantômes et mystères à dévoiler".    Léon Cohen

 

Promenade sentimentale  à travers les rues de la  mémoire

 

J'ai garé la voiture sur la Plaza de España. Je suis sorti et j'ai respiré profondément, comme si je voulais retrouver les odeurs perdues dans les jardins de mon enfance, comme si je voulais récupérer  l'air de tant d'années passées dans un exil non voulu mais inévitable, loin de ma ville. Il s'agissait d'un voyage projeté depuis de nombreuses années, et toujours, pour une raison ou une autre, reporté. Mais j'étais enfin à Larache, la ville où je suis né et où j'ai passé mon enfance et mon adolescence. J'étais venu seul, car personne sauf moi aurait pu faire cette promenade dans le temps. Lentement, comme si je mesurais chaque pas, j’étais enfin prêt à atteindre l’objectif de mon voyage.

J'ai pris la rue qui commençait par la boutique du tailleur "Mi Sastre" (mon tailleur était un grand homme chauve aux cheveux gris malgré sa calvitie), laissant l'Union espagnole sur mon flanc gauche, et, marchant sur le flanc droit, je suis passé devant le Bar Selva, j'ai jeté un coup d'œil à l'intérieur et j'ai pu constater que les frères Selva, celui aux lunettes et celui au sourire figé, étaient toujours là, dans la brèche, j'ai salué Momi, le barman, que j'ai trouvé un peu trop vieilli. Puis je me suis arrêté devant la vitrine de la Zapatería Companys, le père de ma copine Margarita se tenait comme d’habitude dans l'embrasure de la boutique, grand et droit, avec son inhalateur autour du cou et vêtu d'une cravate et d'un gilet bleu. Pendant un instant, je me suis souvenu de sa voix, mi-rauque, mi-tonitruante, et de sa démarche, avec ses pieds se faisant légèrement face et sa main gauche posée sur sa poitrine. J'ai également pu verifier que la vitrine présentait encore une paire de chaussures Gorila  et des sandales en  crêpe. J'ai continué à monter la petite pente jusqu'au coin, où la plaque du cabinet d'avocats brillait encore et conservait un certain éclat, ainsi que la maison, celle que j'avais toujours associée au juge Don Manuel Moreno Garzusta,.  De ce coin, on pouvait distinguer, en regardant à gauche et au fond, l'imprimerie Cremades, l'homme à la démarche manifestement boiteuse, un peu plus haut, la pharmacie Albarracin, dont je n'ai jamais su l'identité car  je l’ai toujours pris por son assistant de pharmacie : un homme rondouillard en blouse blanche, avec une moustache touffue et soigneusement arrangée par le peigne, en regardant à droite, sur la pente, je pouvais deviner la boutique de Balaguer et presque toujours à la porte, une de ses  filles ou Delmas, son gendre, qui, avec son teint foncé, ses cheveux couleur de jais et très raides, m'a toujours semblé un indien de Bombay. J'ai traversé la route et en chemin je suis tombé sur la bodega de Salomón Fereres, j'ai regardé à l'intérieur et j'ai pu distinguer sa silhouette de beau renard argenté. Je suis ensuite passé devant un atelier de vélos et de motos, laissant sur ma gauche ce qui deviendra plus tard la Bourraquía (un marché de tissus, de vêtements et d'articles ménagers).  Je me suis souvenu que dans la ruelle à ma droite, vivait autrefois M. Benchluch, le praticien, que  j´ai eu l´occasion de visiter  avec mon père pour m´administrer une injection urgente. Cet homme de petite taille, légèrement voûté, à la voix grave et au nez pointu et excessif, s'adonnait au petit rituel de la désinfection des aiguilles et de la préparation de la seringue avec parcimonie, insufflant au patient à la fois sécurité et crainte.  Arrivé au petit rond-point, je me suis arrêté pour contempler les quatre rues qui en découlaient. D'un côté, la rue du Cinéma Avenida, où se trouvaient, entre autres, le commissariat de police et la maison Torres, à ma droite, la rue qui menait à la pharmacie Coliseo et finalement à la place du marché conçue par l'architecte Bustamante. J'ai continué tout droit, laissant sur le côté l'interminable palais de la Duchesse de Guise. Les petits voyous que nous étions alors, sautaient les barrières qui menaient à la rue adjacente, la rue où vivait Rubén le chauffeur de la compagnie Lukus, le plus grand homme de Larache et du monde, pour nous promener dans les jardins, défiant le gardien qui, disaient les plus expérimentés, tirerait sur les enfants avec un fusil à sel. Au premier tournant, quelques mètres plus bas, il y avait encore l'atelier de repassage de mes "cousines tantes" Simy et Allo, dont je me suis rappelé avec la tendresse qu'elles ont toujours méritée. Puis je suis passé a côté des bâtiments dans le temps vivait mon ami Carlitos, fils d'un policier, qui se  montrait vraiment très dérangé  quand j’allais  chercher son fils pendant la sieste. Au bout du palais, un autre carrefour, à ma droite la rue où vivait la famille Pérez. Je n'ai pas pu oublier cette nuit du dîner d'adieu chez ma grand-mère Luna, je me souviens comment ces jeunes émigrants riaient et plaisantaient à table, pour cacher leur nervosité et leur anxiété, dans la pénombre, qui était ce qui abondait dans ces années sombres. Le lendemain, ils partaient pour le  Venezuela, vers une destination incertaine, c'était en 1956, et parmi eux, je me souviens, malgré mon petir âge, de Baldomero, de Pérez et de mon père. Mon père est rentré au bout d'un an, mais Pérez est resté et a disparu pour sa famille  à jamais, tandis que de Baldomero,  on n'a plus entendu parlé de lui.

J'ai accéléré le pas et en quelques minutes j'étais au deuxième rond-point, celui des écoles des Maristes et des Sœurs, dans le premier j'ai joué au football (ces dribbles que nous faisions en lançant le balon contre les murs des classes qui limitaient le terrain, je me souviens avec précision que Tuito était un maître dans cet art) ; dans le deuxième, ma cousine Flora étudiait, et plus d'une fois j'ai assisté aux parties de basket entre filles.

Soudain je me suis arrêté  et je me suis rendu compte pour la première fois que l'image fixe de la rue s'était depuis longtemps effacée. J'ai appris que la réalité était tout à fait différente et que  j’étais en train de faire  un voyage sentimental où tout ce que je racontais  avait éxisté  mais n'était désormais plus rien. Mais je n'avais pas trop envie de voir l'évidence, alors j'ai décidé de suivre ma propre route. En haut de la pente, à ma droite se trouvait le Patronato et un petit terrain en terre battue où j'ai commencé à montrer mes dribbles diaboliques à l'âge de quinze ou seize ans. Je commençais enfin à bien jouer, même si c'est à Tanger, deux ans plus tard, que j'ai explosé et donné tout ce que j'avais appris pendant tant d'années. En traversant cette petite esplanade on pouvait arriver si mon souvenir  était fidéle, a la plage du Matadero. Ensuite, le rond-point des Viveros, à ma droite l'entrée du parc et à côté, la Hípica, où tant de fois j'ai accompagné mon père pour le tir au plateau d'argile et au  tir au pigeon aussi. Mon père était  un habitué ainsi qu'un bon tireur. Á gauche, une grande étendue de terrain vague que les petits utilisions comme raccourci pour nous rendre chez nous à la rue  Barcelona.

Dans ces champs découverts se déroulaient nos  guérillas de moros et cristianos, qui consistaient á nous lancer toutes sortes de  cailloux, desquels nous nous protégions parfois avec des boucliers en bois, parfois réels et parfois imaginaires, car imagination nous en avions à revendre. Mon voisin, Pepe Ortega Padilla, était notre chef. Plus loin, une série de maisons mitoyennes qui m'ont toujours semblé être des pavillons militaires, et un peu plus loin, au bout de nulle part, les trois cimetières, les cimetières des trois cultures, celles qui ont fait de l'Espagne et de l'Andalousie des grandes parmi les grandes, il y a des siècles. J'avais atteint la fin de la première étape de mon voyage sentimental et imaginaire sur les chemins de la mémoire. Je me suis promis de revenir pour visiter d'autres endroits.

                                    

 

 

 

 

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