"Les rues de l'enfance sentent la nostalgie. Notre mémoire est pleine de portes entrouvertes où règnent fantômes et mystères à dévoiler". Léon Cohen
Promenade
sentimentale à travers les rues de
la mémoire
J'ai garé la voiture sur la “Plaza de España”. Je
suis sorti et j'ai respiré profondément, comme si je voulais retrouver les
odeurs perdues dans les jardins de mon enfance, comme si je voulais récupérer l'air de tant d'années passées dans un exil
non voulu mais inévitable, loin de ma ville. Il s'agissait d'un voyage projeté
depuis de nombreuses années, et toujours, pour une raison ou une autre,
reporté. Mais j'étais enfin à Larache, la ville où je suis né et où j'ai passé
mon enfance et mon adolescence. J'étais venu seul, car personne sauf moi aurait
pu faire cette promenade dans le temps. Lentement, comme
si je mesurais chaque pas, j’étais enfin prêt à atteindre l’objectif de mon voyage.
J'ai pris la rue
qui commençait par la boutique du tailleur "Mi Sastre" (mon tailleur
était un grand homme chauve aux cheveux gris malgré sa calvitie),
laissant l'Union espagnole sur mon flanc gauche, et, marchant sur le flanc
droit, je suis passé devant le Bar Selva, j'ai jeté un coup d'œil à l'intérieur
et j'ai pu constater que les frères Selva, celui aux lunettes et celui
au sourire figé,
étaient toujours là, dans la brèche, j'ai salué Momi, le barman, que j'ai
trouvé un peu trop vieilli. Puis
je me suis arrêté devant la vitrine de la Zapatería Companys, le père de ma copine Margarita se
tenait comme d’habitude dans l'embrasure
de la boutique, grand et droit, avec son inhalateur autour du cou et vêtu d'une
cravate et d'un gilet bleu. Pendant un instant, je me suis souvenu de sa voix,
mi-rauque, mi-tonitruante, et de sa
démarche, avec ses pieds se
faisant légèrement face et sa
main gauche posée sur sa poitrine. J'ai également pu verifier que la vitrine
présentait encore une paire de chaussures Gorila et des
sandales en crêpe. J'ai continué à monter la petite pente
jusqu'au coin, où la plaque du cabinet d'avocats brillait encore et conservait
un certain éclat, ainsi que la
maison, celle que j'avais toujours associée au juge Don Manuel Moreno
Garzusta,. De ce coin, on pouvait
distinguer, en regardant à gauche et au fond, l'imprimerie Cremades, l'homme à
la démarche manifestement
boiteuse, un peu plus haut, la pharmacie Albarracin, dont je n'ai jamais su
l'identité car je
l’ai toujours pris por son assistant de pharmacie : un homme
rondouillard en blouse blanche, avec une moustache touffue et soigneusement
arrangée par le peigne, en regardant à droite, sur la pente, je pouvais deviner la boutique de
Balaguer et presque toujours à la porte, une de ses filles ou
Delmas, son gendre, qui, avec son teint foncé, ses cheveux couleur de jais et très
raides, m'a toujours semblé un indien
de Bombay. J'ai traversé la route et en chemin je suis tombé sur la bodega de
Salomón Fereres, j'ai regardé à l'intérieur et j'ai pu distinguer sa
silhouette de beau renard argenté. Je suis ensuite passé devant un atelier de
vélos et de motos, laissant sur ma gauche ce qui deviendra plus tard la Bourraquía (un marché de tissus, de vêtements
et d'articles ménagers). Je me suis
souvenu que dans la ruelle à ma droite, vivait autrefois M. Benchluch, le
praticien, que j´ai eu l´occasion de visiter avec mon père pour m´administrer une injection
urgente. Cet homme de petite taille, légèrement voûté, à la voix grave et au
nez pointu et excessif, s'adonnait au petit rituel de la désinfection des
aiguilles et de la préparation de la seringue avec parcimonie, insufflant au
patient à la fois sécurité et crainte.
Arrivé au petit rond-point, je me suis arrêté pour contempler les quatre
rues qui en découlaient.
D'un côté, la rue du Cinéma
Avenida, où se trouvaient, entre autres, le commissariat de police et la maison
Torres, à ma droite, la rue qui menait à la pharmacie Coliseo et finalement à la place du
marché conçue par l'architecte Bustamante. J'ai continué tout droit, laissant
sur le côté l'interminable palais de la Duchesse de Guise. Les petits voyous que nous étions alors,
sautaient les barrières qui menaient à la rue adjacente, la rue où vivait Rubén
le chauffeur de la compagnie Lukus, le plus grand homme de Larache et du monde,
pour nous
promener dans les jardins, défiant le gardien qui, disaient les plus
expérimentés, tirerait sur les enfants avec un fusil à sel. Au premier
tournant, quelques mètres plus bas, il y avait encore l'atelier de repassage de
mes "cousines tantes" Simy et Allo, dont je me suis
rappelé avec la tendresse qu'elles
ont toujours méritée. Puis je suis passé a côté des
bâtiments où dans le temps vivait
mon ami Carlitos, fils d'un policier, qui se montrait vraiment très dérangé quand j’allais chercher
son fils pendant la sieste. Au bout du palais, un autre carrefour, à ma droite
la rue où vivait la famille Pérez. Je n'ai pas pu oublier cette nuit du dîner
d'adieu chez ma grand-mère Luna, je me souviens comment ces jeunes émigrants
riaient et plaisantaient à
table, pour cacher leur nervosité et leur anxiété, dans la pénombre, qui était
ce qui abondait dans ces années sombres. Le lendemain, ils partaient pour le Venezuela, vers une destination incertaine,
c'était en 1956, et parmi eux, je me souviens, malgré mon petir âge, de Baldomero, de Pérez et de mon père.
Mon père est rentré au bout d'un an, mais Pérez est resté et a disparu pour sa famille à jamais, tandis que de Baldomero, on n'a plus entendu parlé de lui.
J'ai accéléré le pas et en quelques minutes j'étais au deuxième
rond-point, celui des écoles des Maristes et des Sœurs, dans le premier j'ai
joué au football (ces dribbles que nous faisions en lançant le balon contre les
murs des classes qui limitaient le terrain, je me souviens avec précision que
Tuito était un maître dans cet art) ; dans le deuxième, ma cousine Flora
étudiait, et
plus d'une fois j'ai assisté aux parties de basket entre filles.
Soudain je me suis arrêté et je me suis rendu compte pour la première fois que l'image fixe de
la rue s'était depuis longtemps effacée. J'ai appris que la réalité était tout à fait différente
et que j’étais en train de faire un
voyage sentimental où tout ce que
je racontais avait éxisté mais n'était
désormais plus
rien. Mais je n'avais pas trop envie de voir l'évidence, alors j'ai décidé de
suivre ma propre route. En
haut de la pente, à ma droite se trouvait le “Patronato” et un
petit terrain en terre battue où j'ai commencé à montrer mes dribbles
diaboliques à l'âge de quinze ou seize ans. Je commençais
enfin à bien jouer, même si c'est à Tanger, deux ans plus tard, que j'ai
explosé et donné tout ce que j'avais appris pendant tant d'années. En traversant cette petite esplanade
on pouvait arriver si mon souvenir était
fidéle, a la plage du Matadero. Ensuite, le rond-point des “Viveros”, à ma droite l'entrée du parc et à côté, la “Hípica”, où tant de fois j'ai accompagné mon père pour le tir au plateau d'argile
et au tir au pigeon aussi. Mon père était un habitué ainsi qu'un bon tireur. Á gauche, une grande
étendue de terrain vague que les petits utilisions comme raccourci pour
nous rendre chez nous à la rue
Barcelona.
Dans ces champs découverts
se déroulaient nos guérillas de “moros et cristianos”, qui consistaient á nous lancer toutes sortes de cailloux, desquels nous nous
protégions parfois avec des boucliers en bois, parfois réels et parfois
imaginaires, car l´imagination nous en avions à revendre. Mon
voisin, Pepe Ortega Padilla, était notre chef. Plus loin, une série de maisons
mitoyennes qui m'ont toujours semblé être des pavillons militaires, et un peu
plus loin, au bout de nulle part, les trois cimetières, les cimetières des
trois cultures, celles qui ont fait de l'Espagne et de l'Andalousie des grandes
parmi les grandes, il y a des siècles. J'avais atteint la fin de la première
étape de mon voyage sentimental et imaginaire sur les chemins de la mémoire. Je
me suis promis de revenir pour
visiter d'autres endroits.
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